Bruxelles – Un simple pot de sauce pour pâtes a mis le feu aux poudres entre Rome et Bruxelles. Pris en photo dans la supérette du Parlement européen, un bocal « Carbonara » de la marque Delhaize arbore fièrement un drapeau italien… mais contient de la crème fraîche. Pour les Italiens, c’est inacceptable.
Quand la crème fraîche devient un crime de lèse-carbonara
La recette traditionnelle de la pasta alla carbonara est sacrée : guanciale (joue de porc séchée), œufs, pecorino romano, poivre noir et… c’est tout. Pas de crème, pas de lait, pas de pancetta fumée. Pourtant, le pot Delhaize affiche sans vergogne crème fraîche 18 %, lait entier, pancetta fumée et même de l’amidon modifié pour épaissir le tout.
Le ministre italien de l’Agriculture, Francesco Lollobrigida (beau-frère de Giorgia Meloni), n’a pas hésité une seconde : « Inacceptable », il dénonce « le pire de l’Italian sounding » vendu… dans les rayons mêmes du Parlement européen. L’affaire a aussitôt pris une tournure politique : plusieurs eurodéputés de Fratelli d’Italia ont écrit à Roberta Metsola pour exiger le retrait immédiat du produit.
L’Italian sounding, ce fléau qui coûte 120 milliards d’euros par an
Derrière la querelle de la crème se cache un enjeu économique colossal. Selon Coldiretti, le syndicat agricole italien le plus puissant, les imitations de produits italiens (parmesan brésilien, mozzarella lituanienne, prosciutto canadien, sauces bolognaise au ketchup, etc.) génèrent 120 à 130 milliards d’euros de chiffre d’affaires mondial chaque année, dont presque rien ne revient à l’Italie.
Deux produits « à l’italienne » sur trois vendus dans le monde sont des faux. Et la carbonara est l’une des recettes les plus massacrées à l’étranger : avec crème, champignons, poulet, lardons, oignons… tout y passe. Le pot Delhaize n’est qu’un exemple parmi des milliers, mais il a le malheur d’être exposé sous le nez des eurodéputés italiens.
Delhaize réplique : conformité réglementaire et incompréhension
Face à la vague médiatique, Delhaize choisit la sobriété. Le groupe assure que l’étiquetage et la dénomination respectent parfaitement la législation en vigueur. Une réponse pragmatique, qui met en lumière une réalité souvent méconnue du grand public : dans l’industrie agroalimentaire, certains noms de recettes sont devenus des descripteurs de saveurs, et non plus des reproductions strictes.
Autrement dit, une “sauce carbonara” peut, dans certains pays, désigner une sauce crémeuse inspirée de la recette italienne sans forcément respecter ses codes. Une vision bien différente de l’approche italienne, où les appellations sont intimement liées à une tradition codifiée.
L’incompréhension entre les deux camps se cristallise ici : d’un côté, une lecture flexible et marketing ; de l’autre, une lecture patrimoniale et identitaire.
La guerre de la vraie carbonara ne fait que commencer
Cette polémique révèle surtout une fracture culturelle profonde. Pour les Italiens, la cuisine n’est pas un simple business : c’est une identité, un patrimoine, presque une religion. Voir leur plat populaire le plus emblématique transformé en sauce industrielle belge avec drapeau tricolore, c’est un peu comme si on servait une pizza à l’ananas au Vatican.
Sur les réseaux italiens : « Même à Bruxelles ils nous volent notre âme », « Prochain scandale : une carbonara vegan au tofu ? ». Certains chefs étoilés proposent déjà des pétitions pour faire reconnaître la carbonara traditionnelle au patrimoine immatériel de l’Unesco.
Au fond, ce pot de 400 g à 2,79 € n’est qu’un prétexte. Il cristallise vingt ans de frustration face à l’impuissance italienne à protéger ses recettes les plus célèbres. Tant que « carbonara », « bolognaise » ou « tiramisu » resteront des noms communs et non des marques protégées, la crème continuera de couler à flots hors des frontières.
Et vous, dans votre frigo, avez-vous déjà une sauce carbonara toute prête ? Attention, Rome vous regarde.

