C’est une annonce que peu imaginaient lire un jour. Poilâne, institution du pain au levain et symbole du patrimoine boulanger français, est placée en redressement judiciaire depuis le 19 janvier 2026.
La décision, prononcée par le tribunal des activités économiques de Paris à la demande de la direction, a fait l’effet d’un électrochoc dans le monde de la gastronomie. Car Poilâne, ce n’est pas seulement une boulangerie : c’est un nom, une odeur reconnaissable à plusieurs rues, une référence citée depuis des décennies par les chefs et les artisans du bon goût.
Une activité maintenue, un signal rassurant
Premier point essentiel : rien ne ferme. Les cinq boutiques parisiennes restent ouvertes, la manufacture continue de produire ses fameuses miches, et les livraisons vers restaurants étoilés et épiceries fines se poursuivent. Les 114 salariés conservent leur emploi, et aucun licenciement n’a été annoncé à ce stade.
À la tête de l’entreprise depuis la disparition tragique de son père Lionel Poilâne en 2002, Apollonia Poilâne assume cette étape délicate. Son message est clair : continuer, se restructurer, rebondir. Le tribunal a ouvert une période d’observation de six mois, renouvelable, afin d’évaluer la situation financière et d’élaborer un plan de continuation. La cessation des paiements est officiellement datée du 31 décembre 2025. En clair, Poilâne respire encore, mais sous surveillance judiciaire.
Une mécanique fragilisée par plusieurs chocs
Cette situation n’est pas le fruit d’un accident isolé, mais d’une accumulation de fragilités. D’abord, un phénomène structurel : la consommation de pain baisse en France. Les clients achètent moins, arbitrent davantage et se tournent souvent vers des produits moins chers.
La concurrence, elle, s’est intensifiée. Les boulangeries dites néo-artisanales, très visibles sur Instagram et portées par une image moderne, séduisent une clientèle plus jeune, parfois moins sensible aux grandes maisons historiques, jugées à tort ou à raison trop traditionnelles.
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Mais le coup le plus dur est survenu au printemps 2025, avec la fermeture administrative du site de production de Bièvres après un contrôle sanitaire sévère. La production a été stoppée plusieurs semaines, l’image de la maison a été écornée, malgré les travaux et la remise en conformité réalisés depuis. Un choc économique et symbolique.
Les chiffres confirment la tension : plus de 2 millions d’euros de pertes sur l’exercice clos en mars 2024, un chiffre d’affaires en recul autour de 10,5 millions d’euros, et des coûts alourdis par l’explosion des prix de l’énergie et des matières premières.
Une maison à la croisée des chemins
Pour autant, Poilâne n’a pas dit son dernier mot. Aucun repreneur n’est officiellement sur les rangs. La direction explore plusieurs pistes : renforcer encore la vente en ligne, imaginer des collaborations avec des chefs ou des figures influentes, développer des formats plus accessibles, voire des corners ou des pop-ups. Le redressement judiciaire permet surtout de geler les dettes passées et de renégocier avec les créanciers, condition indispensable pour bâtir un plan viable.
Poilâne reste une signature unique : levain naturel, cuisson au feu de bois, farine moulue à la meule de pierre, sablés au beurre demi-sel reconnaissables entre mille. Voir cette maison fragilisée touche quelque chose de profond chez tous ceux pour qui le pain est plus qu’un simple produit du quotidien.
Le mythe à l’épreuve du réel
Pour l’instant, les miches continuent de sortir du four. On peut encore pousser la porte de la rue du Cherche-Midi et repartir avec son pain de campagne sous le bras. Mais une question plane, lourde et silencieuse : Le mythe Poilâne saura-t-il traverser cette tempête économique ?
En attendant la réponse, certains continuent d’acheter leur pain là-bas. Par fidélité. Et parce que certains goûts, vraiment, ne se remplacent pas.







